Muyeong Kim & Louis-Léopold Boilly
13 mai — 18 juillet, 2026

La pratique de l’artiste sud-coréen Muyeong Kim (né en 1995, basé à Séoul) mêle installation, photographie et performance. À travers des dispositifs qui évoquent à la fois le théâtre, les premières techniques photographiques et les machines optiques primitives, il développe une réflexion plastique et théorique sur la problématique du regard. L’histoire de l’optique – de la simple lentille grossissante à la caméra de surveillance – y est envisagée comme un long perfectionnement de systèmes visuels visant à produire de l’illusion et de la soumission.
Dans cette perspective, Kim s’intéresse à l’histoire de la magie et du cirque en tant que formes de divertissement fondées sur des logiques discriminatoires envers des individus marginalisés. Cette part sombre du spectacle populaire se trouve au cœur de Lady Sawn in Half (2025), une pièce inspirée du célèbre tour de la femme coupée en deux. En mettant en scène deux boîtes capables d’emprisonner une personne allongée, Kim ne donne pas à voir le secret d’un trucage sensationnel, mais le corps féminin potentiellement piégé dans cette machine : à la fois objet du désir misogyne des spectateurs et objet de domination entre les mains du prestidigitateur. Par ses analogies formelles avec des outils de mise à mort ou de discipline — guillotine, carcan — Lady Sawn in Halfsouligne en effet la proximité malsaine entre spectacle et coercition, ou comment le plaisir de voir est indissociable d’une forme de violence, qu’elle soit symbolique ou réelle.
Plutôt que de dénoncer frontalement ces mécanismes, l’artiste cherche à les rendre perceptibles par le biais de déplacements et de transformations. Ses œuvres reposent souvent sur la reconfiguration d’objets existants. L’ajout d’un soufflet à l’une des structures de Lady Sawn in Half lui prête par exemple l’apparence d’un appareil photographique ancien aux proportions inquiétantes. De même, son revêtement constitué de laque urushi et de peau d’anguille et de porc détourne le regard de l’objet en lui-même pour l’attirer sur sa surface étrange, vivante, granuleuse. Formulées à partir des mêmes ingrédients que le maquillage traditionnel féminin — poudres de coquillages et de minéraux dont la toxicité est aujourd’hui avérée — les couches intermédiaires de cette laque contribuent aussi de manière subtile à accentuer la critique des normes imposées aux femmes.
Parallèlement à ses installations, Kim poursuit un travail photographique qui s’appuie sur des techniques anciennes. Dans sa dernière série, il s’inspire de la photographie en noir et blanc colorée à la main, une pratique disparue après la démocratisation de la couleur au tournant du XXème siècle. À l’aide d’une lentille infrarouge, il a réalisé des prises de vue monochromes de la prison de Seodaemun, à Séoul, un complexe bâti par les Japonais durant l’occupation de la Corée. Actuellement en rénovation, l’édifice est recouvert d’un trompe-l’œil reproduisant sa propre façade. Or la toile ajourée laisse entrevoir, en filigrane, ce qu’elle dissimule : l’architecture carcérale, ses briques, le réseau d’échafaudages. Le bâtiment apparaît ainsi dédoublé, légèrement décalé, comme sujet à une autre forme de maquillage, que la mise en couleur des images viendrait parachever. Les photographies sont présentées dans des cadres du XIXème siècle issus des collections de la Galerie Jocelyn Wolff, prolongeant le dialogue avec les formes historiques.
Le travail de Muyeong Kim est présenté ici aux côtés d’œuvres de Louis-Léopold Boilly (1761-1845), artiste inclassable, connu pour ses portraits et ses trompe-l’œil virtuoses. Pour Kim, Boilly est une figure emblématique d’une époque charnière précédant tout juste l’invention de la photographie. Son regard semble déjà structuré par une sensibilité quasi photographique, comme si Boilly anticipait l’usage d’un appareil pour cadrer et isoler ses sujets. Pour l’exposition, Kim a choisi de montrer une série de portraits ainsi qu’un zograscope, un dispositif optique composé d’une lentille et d’un miroir, servant à visualiser des gravures en créant une illusion de relief et de profondeur, un objet dont Boilly fit l’usage. Cet ensemble historique est exposé en collaboration avec Saint-Honoré Art Consulting (Paris), que nous remercions pour leur généreuse contribution.
Abraham & Wolff tient également à remercier la galerie N/A (Séoul) pour son étroite collaboration.





